Chez les professionnels des sciences humaines on trouve souvent des experts du « crachat dans la soupe ». Ainsi, à la fin des années 1980, le sociologue Michel Villette vidait ses aigreurs dans un pamphlet brillant « L'homme qui croyait au management » [1] où il ridiculisait à plaisir l'entreprise qui l'avait nourri, Euréquip et tournait joyeusement en dérision ceux de ses collègues qui lui avaient appris un métier de conseil qui allait lui mettre durablement le pied à l'étrier.
Aujourd'hui à son tour la psychanalyste Corinne Maier brocarde avec jubilation les travers d'EDF où elle est salariée à mi-temps et encourage ses petits camarades de travail à en faire le moins possible pour que l'électricité nous coûte un maximum. Comme elle a du talent, son livre [2] fait mouche ; comme les entreprises n'aiment pas être tournées en dérision par ceux qu'elles rémunèrent, elles risquent d'être encore plus réticentes devant des candidatures de type « sciences humaines » ; mais l'auteur parait se soucier fort peu du tort qu'elle cause à sa corporation ; seule semble visiblement la surprendre son propre licenciement qu'elle a pourtant sciemment provoqué. Décidément, le talent peut s'accommoder d'une certaine dose d'irresponsabilité !
Cela dit, le livre de Corinne Maier oblige à poser un certain nombre de questions pertinentes qui rendent finalement utile cet ouvrage ; citons certaines d'entre elles.
Si les entreprises constituent des collectivités si grotesques que la seule attitude digne de ceux qu'elles réunissent soit la désobéissance passive, quelle autre solution devons nous inventer pour que nous puissions disposer de tous ces produits -kilowatts, vêtements, plats cuisinés, papier-toilette…- dont tous les citoyens, y compris les psychanalystes- semblent considérer qu'ils sont indispensables à la qualité de leur vie ? L'économie administrée et le Gossplan ayant montré leurs limites, peut-être faut-il regarder avec plus d'attention l'économie sociale et les organisations coopératives : après tout au Québec, le Mouvement coopératif Desjardins répond avec efficacité à une bonne part des besoins en produits du territoire.
Toutefois, si l'on considère que l'entreprise traditionnelle -- libérale - répond convenablement aux attentes des consommateurs, c'est son mode de fonctionnement actuel qui semble devoir être mis en question. Des longues études sont-elles vraiment nécessaires pour tenir les multiples postes de direction ou de management que requiert la conduite de ce type de firmes ? Après tout, seule la conception de produits sophistiqués - avions, médicaments, aliments élaborés…- exige des professionnels hyperformés . Diriger ne suppose que des petites cellules grises bien en place, du flair, du réalisme, du pragmatisme et du courage, rien qui renvoie à un PHD , à Polytechnique ou à l'ENA ; fabriquer est une technique d'ingénieur des Arts et Métiers ; vendre c'est une question de feeling, d'écoute et de conviction ; manager, une affaire de relations aux autres. A l'évidence, une bonne part du « mal vivre » dans nos entreprises vient de ce que la très française hiérarchie des diplômes a été transposée dans la pyramide des postes, et que des surdiplômés du compliqué (technique, juridique, comptable, économique…) se retrouvent dans des postes de management du complexe ( c'est-à-dire de relation au flou, au contradictoire, au paradoxal, à l'humain, au vivant) auxquels rien ne les a préparés . Et, naturellement, ces managers s'y révèlent dérisoires.
En fait, le livre de Corinne Maier pose le problème de l'inévitable mutation du fonctionnement des entreprises dans un climat économique marqué par l'accroissement de la compétition mondiale, la démotivation de générations dupées -directement ou via leurs parents, ratiboisés par des plans sociaux inattendus- par des discours de mobilisation entrepreneuriale , par la multiplication de concentrations capitalistiques, de délocalisations et d' externalisations lièes à de simples exigences de retour sur capitaux investis et par la trop grande omniprésence de dirigeants et de managers dépourvues de toutes compétences humaines, c'est-à-dire de l'essentiel des compétences qu'on est en droit d'attendre de dirigeants et de managers.
Décidément, si « Bonjour paresse » peut sembler quelque peu sommaire, surtout quand il se moque du jargon des responsables d'entreprise (celui des médecins, des notaires, des juges ou des psychanalystes est-il moins ridicule ?), ce pamphlet nous oblige à nous poser la question d'une société qui ne sait plus se passer des biens qu'elle propose mais qui apprécie de moins en moins la façon dont elle les produit et les processus qui permettent à chaque individu de se les approprier . Apprendre à triompher de cette schizophrénie sociale pourrait bien être un des défis essentiels des années qui viennent.